31 octobre 2006
Peut-on critiquer l'Islam?
L’Islam est une réalité complexe :
- c’est une religion (avec d’un côté ce qui relève de la foi et d’un autre ce qui relève des observances) ;
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- c’est une communauté qui fonde des registres d’appartenance ;
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- c’est une culture qui fonde des registres identitaires ;
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- et c’est une réalité socio-politique qui recouvre des nations avec des Etats, traversées par une tentation internationaliste : l’Oumma.
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Dans ces conditions, sur quoi porte la critique ? Il faut séparer, distinguer.
La radicalisation islamiste n’est pas, au sen strict, le produit d’une histoire religieuse. Certes, la guerre sainte est inventée par l’Islam et les croisades chrétiennes résultent d’un mouvement mimétique puisque seule la défense des biens de l’Eglise était, antérieurement, connue de l’Occident. Mais c’est, plus volontiers, l’histoire des persécutions politiques qui se lie à celle des identités. C’est, par exemple, dans la lutte contre la colonisation française que le sentiment d’appartenance au monde islamique va se structurer en Algérie. C’est suite à l’invasion soviétique de 1979 que l’Afghanistan commence à prêter le flanc à l’obscurantisme. C’est dans la foulée de la guerre de Bosnie que les populations musulmanes d’Europe centrale se radicalisent. Et la guerre en Tchétchénie, présentée par Moscou comme le plus sûr moyen d’empêcher l’établissement d’un arc islamiste aux marges de l’empire russe, en a été le plus sûr artisan. Quand les forces démocratiques plient devant la violence politique des autoritarismes et des dictatures, quant elles manquent aux populations civiles victimes de cette violence, quant elles s’accommodent des persécutions, alors elles laissent libre champ à d’autres forces, non-démocratiques, qui réifient les registres identitaires pour répondre à la violence par la violence, à la guerre par la guerre, à la persécution par la persécution. Il y a une filiation des drames. La guerre sainte est, indiscutablement, inventé par l’Islam, mais l’Afghanistan, la Bosnie et la Tchétchénie sont autant de guerres d’agression menées contre des populations civiles musulmanes par des forces militaires issues du monde orthodoxe. Cette donne politique là est une source importante de la violence religieuse.
Pour défendre la liberté d’expression " ici ", il faut donc défendre cette même liberté " là-bas ". Ce n’était ni le projet soviétique, ni le projet serbe et ce n’est pas le projet russe. Ce sera, peut-être, un projet européen.
Terreur d’Etat, obscurantisme religieux et terrorisme sont liés. La défense des mouvements démocratiques dans le monde arabo-musulman est une priorité. Pour qu’il y ait une liberté critique en Islam, il faut qu’il y ait une opposition politique. Car, le premier espace d’interprétation, c’est le champ parlementaire. Pour sortir du crime de " lèse-majesté religieuse ", il faut sortir du crime de " lèse-majesté politique ". C’est au politique d’apaiser le religieux. La responsabilité d’établir la paix civile religieuse lui revient.
La laïcité est l’avenir de toutes les religions. Le Saint Empire Romain Germanique était peut-être l’Oumma des Chrétiens, mais aujourd’hui, le théologico-religieux reste une particularité de l’Islam par rapport aux autres monothéismes. Or c’est bien le politique qui, seul, peut changer la donne religieuse en ôtant au religieux le théologico-politique.
Henry IV signera l’Edit de Nantes, " geste le plus éclairé de son temps ", mais, à l’inverse, la Saint-Barthélemy restera l’échec de Catherine de Médicis et de Michel de l’Hôpital, incapables de s’imposer aux théologiens réunis à Poissy. La Révolution française, quant à elle, marquera l’abolition des crimes imaginaires, à commencer par le blasphème. Et, plus près de nous, la loi de 1905 instituera la séparation entre l’Eglise et l’Etat. En d’autres termes, soit le politique parvient à libérer le champ religieux de la question du pouvoir, soit il s’expose lui-même à de grands dangers.
Soit le politique change la donne religieuse, soit la religion tente de changer la donne politique. Le premier cas de figure concoure à la paix civile, le second à la guerre civile. L’Europe a connu l’un et l’autre. Mais, de fait, Vatican II, " aggiornamento " du catholicisme, est une révolution culturelle rendue possible par un environnement démocratique qui lui préexiste. Le droit à la critique interne suit l’évolution politique, non l’inverse. En ce sens, il n’existe pas encore d’Islam modérée.
La référence au religieux fonde la stratégie déclaratoire des terroristes et de nombreux régimes autoritaires. Elle en constitue le cadre de légitimité et de légitimation. Il s’agit, en fait, d’une mise à mal du religieux à qui l’on refuse l’autonomie. Il cesse d’exister pour lui-même et n’est préservé que dans une relation organique au politique et à ses revendications. Dans le même temps, on refuse toute respiration du champ politique, que l’on enferre dans la même relation. Il s’agit d’un sacrifice du religieux. La croyance ne survit qu’au profit d’un existentialisme, on lui demande simplement d’exercer ses talents en matière de fabrication de légitimité politique.
Cette idée du sacrifice est centrale. Les attaques terroristes sont pensées, traduites en terme de sacrifice. C’est par ce mécanisme que l’interdit du meurtre se transforme en prescription du crime. L’interdit n’est pas seulement levé, il devient un devoir, et c’est ce passage vers la prescription rituelle qu’il faut penser. Pour ceux qui les mettent en œuvre, les attentats et les assassinats ne sont pas des fautes, ils sont un gage d’innocence. Plus on en commet, plus cette innocence prétend se renforcer, par et dans le sang de l’autre.
La culpabilité et l’innocence sont donc renversées et c’est sur cette base que les fondamentalistes tentent de diviser le monde en deux. D’un côté le " pur ", de l’autre l’ " impur ". Ce qui est organisé, c’est la projection de la souillure sur le corps de l’occident et une lecture manichéenne du monde, sa " bipolarisation ". Les fidèles font face aux mécréants. Finalement, la distinction entre le " mal " et le " bien " est poussée à l’extrême. C’est ce qui permet au système de se verrouiller, de s’auto-alimenter puisque, du même coup, il fabrique de la légitimité religieuse. L’idée centrale est celle-ci : plus l’on projette la souillure sur l’autre, plus l’on se purifie. Plus on tue de mécréants plus on réunit l’Oumma. Les dividendes politiques sont évidentes. Contrairement au nationalisme arabe qui divise la communauté des croyants, le terrorisme fondamentaliste transfrontalier la " réunit ". Il s’agit de promouvoir un " apartheid mondial ". L’amalgame fonctionne alors dans les deux sens. Si nous disons : " Voyez comment sont les musulmans ", les fondamentalistes répondront : " Oui, nous sommes les vrais musulmans ".
Un autre point important concerne la pratique de la lecture littérale des textes sacrés. Les islamistes condamnent et abolissent l’ensemble des processus de symbolisation qui, normalement, concourent à la connaissance de l’écrit. Politiquement, il faut y voir une grave atteinte à la liberté d’expression. Mais l’avantage, pour eux, est important : il n’y a plus besoin d’être savant. Il s’agit de mettre en œuvre un véritable " populisme religieux " et de recruter largement, tout en réfutant, dans le même temps, le droit à la critique au titre de l’absence de connaissance. On a le devoir de croire sans rien savoir, et on ne peut critiquer puisque l’on ne sait rien. Cette idée d’un Islam populiste constitue une rupture d’avec la véritable tradition musulmane, fondée sur les écoles savantes.
Et puis, encore une fois, il s’agit d’une violence patriarcale. Le monde de la domination des hommes s’attaque au monde de l’égalité entre les hommes et les femmes, considéré comme " impur ". Ce sont alors les " fils " qui se sacrifient, au service de la cause des " pères " qui commanditent les attentats.
Finalement, nous ne sommes pas confrontés à une guerre des civilisations mais à une guerre pour la civilisation. Pour sa préservation. Il faut, bien sûr, répondre à la violence radicale en recourant aux instruments de puissance légitimes d’un l’Etat républicain. Il faut aussi, et surtout, promouvoir activement l’installation de la démocratie dans le monde arabo-musulman. Les démocrates n’ont pas à être des enfants de cœur. Ils doivent penser la violence pour ce qu’elle est. Les notions de sacrifice, de violence aveugle, d’inégalité homme-femme et d’acculturation sont au cœur du fondamentalisme. Mais, ce dernier fait d’abord son lit de la réaction à la violence des Etats autoritaires. Il tente de substituer un arbitraire religieux à un arbitraire laïc. Seuls la démocratie et l’état de droit constitueront un rempart solide.
En résumé, il y a d’abord la défense de la laïcité. Ensuite le partage de la démocratie. Enfin la lutte contre les violences patriarcales. Ces trois éléments se répondent.
L’inscription d’un droit à la conversion dans le droit international marquerait un pas en direction d’une liberté de conscience internationale. Chaque engagement réel en faveur du droit des femmes aussi, puisque les sociétés patriarcales s’opposent aux valeurs démocratiques. C’est pourquoi il faut combattre la répudiation, les mariages forcés, les crimes d’honneur, les violences conjugales, la polygamie et protéger les droits de la femme mineure. Il faut aussi combattre les peines mutilantes. Au nom d’une légitimité politique, non au terme d’un débat théologique.
12:45 Publié dans politique et religion | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : islam, opinion, politique, démocratie, udf, ps, ump
La liberté d'expression ici et ailleurs
Il y a eu l’affaire des caricatures de Mahomet dans un journal danois ; il y a eu le discours du Pape Benoît XVI à Ratisbonne ; et il y a eu les menaces de mort sur un professeur de philosophie, auteur d’une tribune libre dans le Figaro. A chaque fois, l’usage d’une des plus précieuse liberté démocratique –la liberté d’expression- est mis en cause. A chaque fois, il y a des sermons, des manifestations, des violences, voire des appels au meurtre. Et à chaque fois se pose en retour une question lancinante : que faut-il faire ? Faut-il chercher à composer, en évitant tout ce qui pourrait être considéré comme une " provocation " ? Faut-il faire profil bas et attendre que les esprits s’apaisent et que le calme revienne ? Ou faut-il, au contraire, monter à chaque fois au créneau, répondre fermement à ces discours de haine, et rappeler le caractère intangible de nos libertés, acquises autrefois de haute lutte ?
Notre âme républicaine penche en faveur de cette dernière solution : en matière de lutte contre la violence radicale, il faut pouvoir nommer et dire le réel si l’on veut commencer à le combattre. Et si dire le réel c’est, bien entendu, refuser de procéder à des amalgames, c’est aussi refuser de se cacher derrière la standardisation du langage et le politiquement correct. Nous sommes à un moment dangereux de l’histoire des hommes. Contre les extrémistes et les fanatiques, il faut continuer à lutter haut et fort pour la liberté d’expression.
Mais notre raison politique nous rappelle qu’il ne suffit pas de mener cette lutte seulement pour nous-mêmes : il faut en faire profiter les autres, à commencer par celles et ceux qui en ont le plus besoin. Et c’est là que le bât blesse. Dans le monde qu’on appelle "arabo-musulman", les libertés publiques restent rares. La démocratie se cherche, mais se trouve peu. Ce n’est pas d’abord une affaire religieuse, c’est une question fondamentalement politique. Si la liberté d’expression est trop souvent une inconnue à cette adresse géopolitique, c’est parce que des régimes autoritaires, voire dictatoriaux, l’étouffent. Et c’est cette oppression là qui empêche toute liberté d’expression. Et c’est cette violence là qui favorise ce que nous appelons l’obscurantisme. Le refus de la contradiction et de la polémique ne naît pas naturellement du Coran, mais d’une privation de libertés publiques. Comment peut-on apprécier l’humour sur la place publique européenne, défendre le droit à la critique et considérer comme précieuse la possibilité pour chacun d’exprimer librement ses opinions quant on doit vivre chaque jour de sa vie sous le joug ?
Je veux le redire : malgré les apparences, la question n’est pas religieuse, elle est politique. Si nous voulons défendre la liberté d’expression, il ne suffit pas de la défendre par chez nous. Il faut la partager avec celles et ceux qui en sont le plus privés. D’abord en soutenant activement les mouvements démocratiques qui existent dans le monde arabo-musulman. Ensuite, en refusant la triste alternative qu’on voudrait nous imposer en ces termes : si vous ne voulez pas que les extrémistes politico-religieux prennent le pouvoir, acceptez le statu quo dictatorial, et résignez-vous à voir des peuples entiers privés de liberté. Là est la question et là doit porter notre effort. Il faut cesser de fermer les yeux sur les violences exercées par les pouvoirs en place sur leurs peuples. Il faut cesser de fermer les yeux sur les violences exercées par les patriarcats sur les femmes, leur tête, leur corps et leurs droits. Rien ne sert de proclamer, sur un mode incantatoire, notre attachement aux droits humains. Mobilisons-nous davantage, et publiquement et politiquement, en faveur des militants persécutés et des opposants emprisonnées quant ils ne sont pas assassinés.
Voudrait-on un exemple ? Défendons l’ancien candidat à l’élection présidentielle en Egypte, Monsieur Ayman Nour. Faisons le sortir de prison. Défendons la liberté d’expression sur chaque rive de la Méditerranée. C’est le meilleur moyen de ne pas tomber dans le piège tendu par un extrémisme qui se prétend religieux. La question est politique. Il faut y répondre politiquement. En fortifiant les liens entre les démocrates qui vivent en-deça et au-delà des mers.
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